Dix jours à Fresnes en août 1998

Lundi 17 août 1998, Maison d’arrêt des hommes de Fresnes, 8h30 : Gérard Gallego et Jean-Christophe Poisson du Théâtre de l’Imprévu font connaissance avec dix détenus pour démarrer une activité théâtre.

Vendredi 28 août après-midi, chapelle de cette même maison d’arrêt, 14h15 : onze jours et demi plus tard, ce même groupe joue « Fresnes 98, pas un instant de plus ! » devant une quarantaine de spectateurs. Au début du spectacle, les comédiens passent tour à tour une sorte d’interrogatoire auquel ils répondent de manière personnelle, volontiers décalée « Votre âge ? » « Mille ans ! » et en racontant des souvenirs d’enfance. Ils jouent ensuite des scènes où témoignent des personnages aussi divers qu’un enfant qui découvre la maternelle ou un autiste devenu un éthologue reconnu. Quelques minutes après la fin du spectacle, un invité du secteur culturel leur déclare : « Comme spectateurs, nous avons tout de suite été emportés par l'histoire que vous racontez. » Les participants témoignent : « Ça nous a fait plaisir de vous connaître, la convivialité, nous avons donné une belle image de nous-mêmes, ici dans ce lieu obscur, votre chaleur humaine nous a fait à tous du bien. » « J'ai beaucoup appris, on s'est prouvé et on a prouvé ce qu'on pouvait faire. »

Cet atelier a été organisé par l’Association Culturelle et Educative de la Maison d’Arrêt de Fresnes (ACEMAF) parmi d’autres activités socioculturelles d’été. Comme en 1997, 1999 et 2000, deux intervenants artistiques du Théâtre de l’Imprévu avaient créé un spectacle : des détenus étrangers au monde du théâtre étaient devenus des comédiens d’un jour capables de s’exprimer et de partager des émotions sur scène. En dix jours, les détenus participants avaient dû apprendre les bases du jeu théâtral, témoigner pour le spectacle, mémoriser des textes, répéter les scènes, s’assumer et s’exprimer devant un public. Et pour cela s’engager pleinement, travailler en équipe, se découvrir des capacités nouvelles.

Le projet avait abouti à un spectacle qui touche les spectateurs, et apporté aux comédiens inattendus  une ouverture personnelle. Ces deux résultats expriment bien la vocation de l’association « Le Théâtre de l’Imprévu » : amener des personnes qui croyaient que le théâtre n’était « pas pour eux » à monter sur scène pour donner un spectacle de théâtre, dans une démarche artistique, mais également sociale et pédagogique. Une telle action est en effet indissociable d’un projet « éducatif » et d’une « formation-action ». C’est pourquoi nous pouvons en parler après coup comme d’une expérience d’ « éducation non formelle » en prison. Nous analyserons la démarche suivie, afin d’en tirer des enseignements et propositions. Nous nous appuierons essentiellement sur les notes prises au cours des dix journées, et sur les enregistrements vidéos des deux derniers jours : interviews individuelles des participants, répétitions, spectacle, débat d’après-spectacle. Parmi les quatre projets comparables que notre association a menés à la Maison d’arrêt de Fresnes, c’est celui sur lequel nous avons recueilli et exploité à ce jour la plus grande quantité de témoignages. Nous les citerons en donnant des prénoms fictifs aux participants.

I – Genèse, organisation et déroulement d’une création théâtrale en prison

La prison de Fresnes est un complexe carcéral ancien de banlieue parisienne, avec maisons d’arrêt pour hommes et pour femmes, hôpital pénitentiaire. Avec « Les Baumettes » à Marseilles et « La Santé » à Paris, « Fresnes » est une des prisons les plus célèbres de France, mythique même : le terroriste « Carlos » ou l’ancien ministre Maurice Papon y ont été incarcérés. De nombreux « prévenus » y attendent leur procès, les condamnés à de longues peines y passent en « Centre national d’observation » pour être affectés à un centre de détention ailleurs en France. L’établissement est réputé dur, quasi disciplinaire. Sa fonction de triage entretient le surpeuplement, les locaux anciens font peu de place aux activités des détenus, avec une exception remarquable : la chapelle à laquelle mène sans le montrer l’immense hall boisé et sectionné de portails métalliques qui distribue les « divisions » latérales de la Maison d’arrêt des hommes.

A la fin des années 1990, les activités socioculturelles proposées aux détenus étaient organisées par une « Association Culturelle et Educative de la Maison d’Arrêt de Fresnes » ou ACEMAF, émanant de l’administration pénitentiaire. Celle-ci disposait de fonds provenant en partie de la location des postes de télévision aux détenus, et du programme « Ville Vie Vacances » : en juillet-août, chaleur, désœuvrement et frustration risquent en effet d’attiser les tensions. Disjointes des divers cours dispensés aux détenus, ces activités n’étaient pas considérées comme des formations.

L’administration pénitentiaire a naturellement des réflexes de méfiance vis-à-vis des activités théâtrales, même en oubliant les contraintes de locaux et de déplacement associées à toute activité en maison d’arrêt. Deux ans plus tôt, au cours de notre premier rendez-vous, le directeur de l’ACEMAF nous avait dit qu’une action théâtre a pu être l’occasion d’incidents nourris du sentiment sourd de révolte partagé par la plupart des détenus. Au cours de quatre journées dans une autre prison en 1994, nous avions évité cet écueil. Notre interlocuteur nous a donné son feu vert. Suite à nos actions de 1996 – un atelier d’improvisation - et de 1997, il nous soutiendra avec constance et appuiera nos demandes auprès de l’administration pénitentiaire.

Au tout début de 1998, nous répondons à l’ « appel à projets » de l’ACEMAF pour l’été. Nous proposons que comme l’année précédente, deux intervenants théâtraux mènent une action de dix jours aboutissant à un spectacle joué dans la chapelle. Cette fois, le spectacle intégrera la parole des participants. Notre association recueillera en vidéo des images des derniers jours de l’action afin de sauvegarder et transmettre sa mémoire, y compris en rediffusant le spectacle sur le réseau vidéo interne de la maison d’arrêt. Projet accepté. L’ACEMAF propose que le groupe soit surtout constitué de « longues peines » en attente d’affectation.

Les semaines précédant l’action, le référent désigné par l’ACEMAF distribue un texte de présentation dans la « division » choisie : "Gérard Gallego, formateur et metteur en scène, propose un atelier de théâtre du 17 au 28 août. Pour participer, aucune connaissance du théâtre n'est nécessaire. Il suffit d'être motivé pour découvrir une manière de s'exprimer par les gestes et par la parole. Le dernier jour de l'atelier, une présentation sera organisée dans la chapelle de Fresnes."

Gérard Gallego est le responsable artistique du projet. Depuis 1993, l’association Le Théâtre de l’Imprévu s’est construite autour de sa pratique de la formation théâtrale, qui part d’exercices d’improvisation, en travaillant d’abord le mouvement, le geste pris comme moteurs de créativité et déclencheurs de parole. La concentration, la respiration, le relâchement corporel reçoivent une attention particulière, dans l’esprit des arts martiaux qu’il a également enseigné. Depuis quatre ans, Gérard Gallego fait pratiquer le théâtre à tous publics mais aussi à des personnes dites « en difficulté » : jeunes en insertion, détenus… En quelques journées, les participants deviennent capables de présenter des exercices devant un public. Avec plus de temps et de moyens, un spectacle devient envisageable. La première motivation de Gérard Gallego pour monter des projets et créer des spectacles est d'ouvrir la pratique théâtrale au plus grand nombre. Démocratiser l'accès à la culture est au centre de sa réflexion et de son action. Cela ne veut pas dire accès de personnes prétendument sans culture à une "culture officielle" dont ils ignorent jusqu'au mot qui la désigne... Pour nous, la culture se définit comme le sentiment qu'on a quelque chose de personnel à exprimer qui va prendre sens et valeur personnelle pour les autres. La base de la culture, c'est un sentiment de vérité partagé. En 1997, pour sa première création en prison, il a fait appel comme « co-metteur en scène » à Jean-Christophe Poisson, qui a partagé avec lui un parcours de formation à l’improvisation théâtrale et des expériences de comédien. En 1998, l’équipe est reconduite.

Le projet artistique : « Création théâtrale sur la mémoire, l'identité et le sentiment d'appartenance, dans le cadre d'un programme de recherches théâtrales de Gérard Gallego sur ce thème : quel rôle peut jouer le théâtre pour révéler comment mémoire et identité sont reliées en chacun, et en même temps dispersées et séparées à un moment donné ? » Les deux intervenants élaborent une série de questions sur l’identité et le sentiment d’appartenance ; les comédiens répondront en toute liberté ou garderont le silence, dans un jeu entre réalité et fiction. S’y ajoutent quatre interviews tirées de journaux ou revues, les intervenants artistiques désirent les théâtraliser dans le spectacle.

Douze détenus se sont inscrits à l’activité théâtre. Lundi 17 août à 8h30, ils sont dix à entrer dans la salle de cours de la première séance. Pour venir, ils ont dû se lever dès la sonnerie de 7h00, se hâter de se préparer et de déjeuner afin de partir à 7h30 pour une cellule d’attente où ils devront attendre près d’une heure avant d’être dirigés vers la salle prévue. Le groupe entre de ce pas lent et las caractéristique du détenu en circulation dans l’espace pénitentiaire. Le référent de l’action et les deux intervenants théâtre sont là. Tous s’assoient autour d’un grand carré de tables, dans une salle de cours basse de plafond, sans fenêtres, éclairée de néons.

Décontractés sur leurs chaises, les participants se montrent curieux, attentifs, ouverts. Après quelques mots d’introduction du référent, Gérard Gallego prend la parole : « Je voudrais d’abord que chacun d’entre vous se présente, en disant son prénom. Nous voudrions savoir pourquoi vous êtes venus dans cet atelier. Est-ce que vous avez déjà fait du théâtre ? S’il y a des choses que vous avez envie de dire en plus et qui vous semblent importantes, ne vous gênez pas. »

Un par un, chacun donne son prénom et sa motivation en quelques mots. Le « profil » est très varié : Marocain, Français métropolitain, Tzigane, Néo-calédonien, Algérien, de Wallis et Futuna, de 25 à 66 ans. Les paroles se ressemblent : « Je voulais sortir de la cellule » « C’est pour faire des rencontres »… Plusieurs d’entre eux ont goûté au théâtre à l’école, en stage en prison, ou encore à la musique, au mime mais un seul a une expérience de comédien.

Gérard Gallego se présente ensuite comme comédien et metteur en scène de théâtre travaillant dans des lieux et avec des publics diversifiés. Il explique que pour lui le théâtre est un moyen de dépassement de soi, et de développement personnel, en particulier en développant « l’écoute, l’imaginaire, la concentration… » Puis Jean-Christophe Poisson, également comédien et metteur en scène, parle à son tour. L’un et l’autre ne se présentent pas en intervenants sociaux, ou acteurs de l’institution pénitentiaire, mais comme des professionnels du théâtre, venus réaliser un projet artistique et humain. Ainsi le metteur en scène : « Je viens en prison pour travailler avec d’autres personnes, je pense que ceux qui sont en prison ont des choses à exprimer. » L’annonce du stage évoquait prudemment une « présentation », Gérard parle immédiatement de spectacle : « Nous sommes venus ici pour faire un spectacle. Pour cela, je vous demanderai beaucoup de travail. Et il faudra beaucoup de rigueur. Si l’un d’entre vous n’est pas prêt à s’engager, il vaut mieux qu’il parte tout de suite. »

Le metteur en scène explique le projet et demande aux participants s’ils acceptent d’être filmés, avec l’engagement que ces images ne seront jamais diffusées. C’est une obligation légale et une précaution indispensable pour protéger les détenus participants, en vue de leur sortie. Les documents vidéos sur le travail de l’association en prison ne font l’objet que de projections privées.

Dès cette prise de contact, les participants se montrent intéressés et se prêtent à la discussion, ils expriment leur intérêt et leurs craintes. Le contact est bon, la discussion animée. Une question cruciale émerge très vite  : "OK, OK, on fait un spectacle et après on fait quoi ?". Gérard Gallego répond  que ces quinze jours seront très forts ; les participants vivront certainement des choses peu communes, mais ensuite ce sera fini. Ce sera un moment difficile mais « c’est à chacun de garder les traces de cette expérience ». Il le rappellera au cours du projet.

La discussion dure toute la première matinée. L’après-midi, dans la même salle, tous sont de retour. C’est bon signe. Ce local n’est pas adapté au travail théâtral proprement dit, qui commencera le lendemain. Gérard et Jean-Christophe distribuent les photocopies des quatre interviews qu’ils ont découpées dans la presse : un kleptomane, un enfant en maternelle, un taxidermiste qui parle de son métier d’empailleur, un autiste. Tous ensemble discutent des scènes, qui se joueront à plusieurs et du spectacle en général. Vient alors le moment de proposer aux participants de répondre par oral au « questionnaire » préparé pour le spectacle :

"Votre nom ?",

"Votre prénom ?",

"Votre âge ?",

"A quelle communauté appartenez-vous ?"

"Quel métier auriez-vous aimé faire en étant petit ?"

"Racontez-nous un souvenir d'enfance".

Des récits émergent rapidement, les intervenants artistiques choisissent quatre comédiens pour travailler sur leurs récits d’enfance, par jeu de questions-réponses. A la fin de la journée, une partie de la distribution des rôles est bouclée.

Cette première journée se clôt par une discussion en cercle. Chacun est invité à s’exprimer sur son « sentiment de la journée », sur ce qu’il « a à dire ». C’est un moment essentiel de l’atelier comme espace d’expression libre et de respect de tous. Il se répète chaque début et fin de journée. Quelques paroles notées sur le vif, en commençant par les deux participants les plus âgés – le premier a plus de soixante ans, le deuxième bientôt cinquante :

Jean-Pierre : « Je ne suis pas sorti de cellule depuis 4 ans. Je n'ai pratiquement parlé à personne. Je suis content de voir des êtres humains. Je suis très content d'avoir participé à une réunion comme celle-ci, je m'en étonne même parce que j'étais très renfermé. J'ai passé une très bonne journée, plus que bonne. J'ai respiré, j'ai pris l'air comme on dit. »

Georges : « C'est pareil, je suis très content d'avoir participé, j'ai appris des choses ça fait plaisir d'apprendre des choses nouvelles. Cela met un peu de baume au cœur. »

Johan : « Je suis content aussi d'avoir participé et de vous avoir rencontré, vous qui venez de l'extérieur. D'avoir rencontré un peu de chaleur aussi. Et aussi d'autres ethnies, d'autres cultures qui s'entendent. Etre jugé sur sa valeur, ses qualités. Je connais l'histoire du spectacle, l'esprit du spectacle et je suis partant. »

Philippe : « Beaucoup d'homogénéité malgré les différences culturelles de chacun. On a beaucoup de choses à apprendre les uns envers les autres et ça c'est passionnant. »

Richard : « Je suis content d'être là déjà parce que je suis sorti de la cellule et c'est important à dire. Je suis vachement surpris parce que d'habitude, dans des groupes comme ça il y a des clans de trois quatre personnes et des gens qui sont seul , ici, ça n’est pas le cas mais on verra demain. »

Karim : « Ce que j'ai aimé, c'est que pendant une journée entière, cela m'a fait oublier la prison. On a chacun une façon de voir les choses, chacun amène sa culture, sans crainte, sans se soucier de ci de ça. J'ai remarqué que vous vous intéressiez vraiment à nous. Je vous remercie d'avance. »

Tino : « Ca nous a tous fait plaisir, on a passé une bonne journée. On apprend des choses et j'espère que cela pourra nous servir pour plus tard. Cela nous ouvre aussi bien l'esprit, et ça nous donne aussi la force de nous exprimer entre nous. »

Kevin : « Ca va, je n'ai rien à dire. Je serai là demain on verra. »

Tarik « Ce que je trouvais beau c'est que chacun... on a refait le monde à notre façon, chacun à sa manière et on a recréé un petit monde à nous. Je crois que se réunir autour de quelque chose et en discuter, c'est la meilleure façon de régler les choses. Ca devrait être pareil dans la politique, dans tout le reste. »

Nous avions demandé que cette fois-ci le plus grand nombre de répétitions se tienne dans la Chapelle, une vaste salle de plus de cinquante mètres de long, au plancher boisé et aux murs clairs mais défraîchis. De l’entrée étroite, le regard descend à gauche vers quelques gradins et un plateau assez vaste prévu pour l’autel. Sur la gauche, peut-être vingt autres gradins montent vers le mur du fond. Un espace incommensurable pour des détenus rivés habituellement à leurs cellules de neuf mètres carrés.  Cet été 1998, nous en disposerons neuf jours sur dix. Une grande chance en comparaison avec l’année précédente, où nous avions surtout répété dans la « fosse », une salle formée à partir de trois cellules en cassant les murs. Une fosse bien nommée car immergée dans l’univers sonore de la prison : bruits de pas, ouvertures et fermetures de portes, appels... donnant l’impression pénible de travailler dans une caisse de résonance. Cela demandait à tous un surcroît de concentration et alourdissait la fatigue en fin de journée. Il est vrai que le passage brutal des détenus à un espace aussi vaste que la chapelle peut donner une première impression d'écrasement, mais il apporte à chacun la possibilité d’échapper à trop de proximité : au fil des jours, les participants qui n'étaient pas en train de répéter se postaient de plus en plus haut sur les gradins. L’entente dans le groupe en a été améliorée. Les comédiens s’approprieront cet espace qui leur donnera une énergie, un sentiment de liberté précieux. Mais les répétitions dans la Chapelle imposent la présence d’un gardien en permanence, une contrainte gênante pour l’administration. Ce sera la seule année où nous bénéficierons de ce régime mais cette plongée forcée des gardiens dans le quotidien du projet théâtral aura l’effet bénéfique inattendu d’en intéresser plus d’un au projet.

Mardi matin 18 août, le travail théâtral s’engage, en débutant par des exercices de mise en mouvement, de cohésion de groupe, d’écoute, de concentration et de contrôle. Deux exemples :

« Compter de 20 à zéro » en groupe chacun à son tour, en marchant dans tout l'espace de jeu, sans se concerter. Si deux participants parlent en même temps, ou un nombre n’est pas clairement audible, le compte repart à vingt. Les stagiaires ont d’abord beaucoup de mal, se précipitent, parlent en même temps. Cet exercice d’écoute est très loin de l’univers carcéral.

Traverser la salle à l’aveugle un par un sans changer de rythme, jusqu’à ce que quelqu’un nous arrête avant de heurter le mur. La consigne est de garder le visage impassible et le corps relâché. Les participant doivent tenter de comprendre en eux le mécanisme de la respiration abdominale et du relâchement corporel. Psychologiquement difficile, cet exercice demande à chacun de l'engagement et de la confiance en soi pour surmonter la peur ou l’angoisse. C’est un travail sur la confiance en soi mais aussi en l’autre, symbolisé par l'intervenant artistique qui les retient au dernier moment.

Très vite, le travail sur les récits d’enfance et les textes d’interviews reprend. Le lendemain matin mercredi, magnétophone, CD musicaux et projecteurs de diapositives sont acceptés par l’administration, ainsi que les lampes de poche pour éclairer des séquences du spectacle. La répartition des rôles pour les scènes est bouclée. Chacun sait quel texte il doit apprendre. Mercredi soir, les deux intervenants artistiques fixent définitivement le déroulement du spectacle. La première partie confrontera projection murale de photos d'identité et autres images avec l’évocation de souvenirs d’enfance. La deuxième partie mettra en scène les quatre interviews découpées dans la presse. Les idées de mise en scène se précisent, on peut commencer à répéter.

Dès le quatrième jour, les répétitions commencent. Les comédiens ne connaissent pas encore leur texte, ils se mettent en place et jouent feuille en main. La mise en route est laborieuse. Les intervenants artistiques leur disent : « Prenez des initiatives, parlez fort, bougez, regardons-nous dans les yeux. » alors que l’univers carcéral rend amorphe, casse la spontanéité, gomme la présence : les détenus y ont d’abord envie de ne pas être là. Mais justement, le travail demandé porte d’abord sur la présence. Que tous soient vivants sur scène, que les spectateurs aient envie de les voir bouger, de les entendre. Qu’on puisse parler de spectacle vivant. Un univers inconnu et inattendu pour les comédiens improvisés.

Les deux co-metteurs en scène testent des idées, ajustent le texte quand ils voient que le comédien bute de trop sur certains mots. Ceux qui ne sont pas sur scène regardent, réagissent, font des propositions. Les scènes de groupe sont les plus difficiles à travailler : les participants sont peu réactifs, appliquent difficilement les consignes. Gérard demande aux participants de s’investir davantage. Le vendredi après-midi, pour la première fois, la première partie du spectacle est jouée de bout en bout. Lors de ce premier « filage », deux participants décrochent, c’est l’occasion de rappeler la responsabilité de chacun envers le groupe : qu’une distraction ou un fou rire mettent le spectacle par terre n’est pas pensable.

La mémorisation des textes est un défi. Quand les participants entendent « apprenez vos textes ! » cela leur rappelle l’école, - et des échecs douloureux, la plupart ont raté leurs études. Les comédiens ont besoin de sentir quelque chose de plus fort que cet exercice fastidieux, que l’idée de la représentation sublime cet effort. Ils répètent les textes entre eux, Tarik, le comédien du groupe, aide celui qui a le plus de mal à lire. Le week-end de fin de première semaine est un moment décisif : le lundi matin, tous les participants connaissaient leur texte, sauf un. Gérard Gallego fait une mise au  point : s'il ne connaît pas son texte le lendemain, ce ne sera plus la peine de venir. Ce même jour, la dernière idée-clé pour les scènes est trouvée : dès le lundi soir, on peut filer l'ensemble du spectacle. Il reste trois jours et demi pour le mettre au point avant la représentation. Les deux metteurs en scène commencent à se sentir rassurés, les comédiens aussi, l’atmosphère se détend.

Cependant, au cours du week-end, le service socio-éducatif a appris à un des participants, Johan, que sa mère était décédée. Celle d’un autre comédien est dans le coma. Mardi 25 août, le groupe apprend que Johan est parti en cellule d’isolement – le mitard – pour un mois. Cela jette un froid dans le groupe : « Un de moins… ». Jean-Christophe Poisson reprend son rôle au pied levé. Au cours des répétition, les comédiens découvrent stupéfaits que Gérard Gallego peut changer continuellement la mise en scène. Ils lui demandent quand il sera fixé car ils en ont « marre d'apprendre des textes pour rien » – en fait de s’adapter aux changements de mise en scène. Cependant, ils montreront jusqu’au bout un engagement sans faille et une grande faculté à accepter les retouches continuelles au spectacle.

Jeudi 27, la veille du spectacle, le réalisateur vidéo, Xavier Sauvage, arrive dans l’atelier. Il se met à filmer des  interviews individuelles de détenus et des scènes de répétition : à force de démarches, nous avons obtenu l’autorisation de filmer la fin de l’atelier, le spectacle et le débat. Ce même jour, le directeur de la prison visite l’atelier en compagnie d’une responsable des activités culturelles au ministère de la justice. Celle-ci se dit « impressionnée » par l’investissement des « acteurs » pour le spectacle.

Vendredi 28 août après-midi, avant 14 heures, les six invités de l’association Le Théâtre de l’Imprévu ont pris place sur les premiers gradins dans la chapelle de la Maison d’arrêt. Plusieurs membres et responsables de l’administration de Fresnes les rejoignent. Le référent de l’ACEMAF explique à Jérôme Spick, président de l’association : « L’activité, c'est le parcours du combattant. C'est bien d'avoir eu la Chapelle pendant presque toute l'activité, c'est la première fois depuis très longtemps, ça ouvre des possibilités. Et ça a permis d'autres contacts. Nous avons eu des retours des surveillants,  ils suivent l'activité pendant trois heures de suite, ce qui est nouveau, ils en parlent entre eux, ils sont plus impliqués que s'ils ouvrent et ferment seulement les portes : « Tu y es allé ? » «  C'est quand le spectacle ? » Habituellement parmi les «  longues peines », seulement quinze demandent à assister à un spectacle. Là, il y en a eu quarante dont trente-trois ont été acceptés. On ne sait pas combien vont venir, mais c'est beaucoup plus que d'habitude. Finalement, à quatorze heures, ils sont dix-huit détenus à entrer en file pour s’asseoir plus en arrière, loin du champ de la caméra. D’autres invités arrivent ainsi que le sous-directeur de la prison. Le directeur de l’ACEMAF dit quelques mots, puis Gérard Gallego : « Ce spectacle est le résultat de 10 jours de travail d'atelier, de 8h30 à 11h30 le matin, de 13h30 à 16h30 l'après-midi, donc six heures par jour. Pour la plupart des comédiens, c'est une découverte du théâtre. (…) Le titre du spectacle est : "Eté 98, pas un instant de plus".»

Le spectacle commence, joué par neuf détenus et le co-metteur en scène. Cinquante-cinq minutes plus tard, tous applaudissent, détenus spectateurs compris. Un comédien lance joyeusement au public « Merci d'être venus ! On n'est pas des artistes, mais… » Trois comédiens escaladent les gradins pour échanger quelques mots avec des spectateurs qu’ils connaissent. Karim nous rapportera quelques minutes plus tard qu’ "ils ont dit : "C'est mortel, c'est super", ils sont même prêts à participer eux-mêmes."

Les détenus spectateurs sortent en rang puis comédiens, invités et responsables de Fresnes se regroupent sur les gradins du bas pour un débat informel qui durera une heure. Un échange détendu mais empreint de gravité. Ressortent à la fois le soulagement, une satisfaction profonde et la tristesse que suscite la fin toute proche de l’aventure. Quelques brefs extraits :

Karim : « Ç’a été dix jours magnifiques. C'est la première fois que je faisais du théâtre. Je ne pensais pas en faire du tout, je suis venu voir ce que ce serait un spectacle. (…) les deux trois premiers jours, je n'y croyais pas trop mais quand on a commencé à voir le spectacle on s'est mis dedans à fond."

Tino : "Moi, c'était les angoisses. On a quand même réussi, ça nous a fait plaisir de vous connaître, la convivialité, nous avons donné une belle image de nous-mêmes, ici dans ce lieu obscur, votre chaleur humaine nous a fait à tous du bien."

Philippe "Tout autant qu'on est, on ne se connaissait pas. Ne plus être en tant qu'individu qui fait comme il peut mais en tant que groupe. J'ai beaucoup appris, on s'est prouvé et on a prouvé ce qu'on pouvait faire."

Gérard Gallego conclut la discussion :

« pour les gens qui étaient dans l'atelier, on est certainement tous un peu émus, parce que c'est terminé. Et quand on a commencé l'atelier, il y a Karim  au bout de cinq minutes qui a commencé à poser cette question précise : "OK, OK, on va faire un spectacle", parce que je leur avais annoncé tout de suite que l'on allait faire un spectacle, "et après on fait quoi ?" . Et donc j'ai répondu : « On ne fait rien, parce qu’il n'y a rien après. (…) Tous les gens qui font du théâtre rencontrent des gens, ils vivent des moments très très forts avec, et après, la plupart du temps, on ne se voit plus, c'est fini, il nous reste cette richesse, qu'il faut savoir conserver. Et ça n’est pas du tout des paroles en l'air (…), c'est à chacun d'entre nous de conserver ces richesses-là, parce que c'est ça qui nous reste. C'est tout. »

II – Projet artistique et action d’éducation non formelle ?

Comment les participants ont-ils vécu ces dix jours – ou plutôt douze, en intégrant le week-end ? Quel sens a pris pour eux cette expérience ? Les témoignages oraux des participants recueillis sur le vif nous donnent de précieuses indications sur ces sujets.

Trois extraits des interviews individuelles réalisées avant le spectacle nous permettent d’approcher la dynamique du projet, une clé pour comprendre ce qui s’est passé au cours de ces dix journées.

Jean-Pierre :

 « Je suis incarcéré pour quinze ans et j'étais vraiment en train de moisir. Quinze jours avant le stage de cinéma euh de théâtre, j'ai dit « quand même, je vais essayer ! ».Le dernier jour, que c'était le jour du stage j'ai été pris...Et alors là je me suis dit " qu'est-ce que je vais faire,... je suis fou, (…), je n'ai rien à y faire à soixante six ans on va se fiche de moi. Si je tiens pas qu'est-ce qui va m'arriver ?" C'est que j'avais peur des réprimandes et tout ça, mais j'ai vu que vraiment c'était quelque chose de super même plus que super. J'ai retrouvé dix copains et ça m'a vraiment émerveillé surtout que j'ai un rôle à jouer. Il faut que je redescende soixante ans en arrière... Je joue un rôle d'un garçonnet de six ans, ça n'est pas dur pour moi parce que dans mon enfance, à l'orphelinat, on jouait des pièces de théâtre, des saynètes... Mais ici c'est la prison, ici, ce n'est pas pareil,  je me suis un peu envolé de ma cage. Le plus dur c'est de retourner en cellule matin, midi et soir mais... je ne sais pas... je suis complètement changé. »

« Heureusement qu'on a des gens très gentils comme les metteurs en scènes, des bénévoles, qui vraiment se décarcassent pour dire "ces gars-là vraiment il faut les sortir." Je sais que moi... je me suis décarcassé pour venir. Parce que... je n'y croyais pas... surtout cette ampleur là, ce qui me faisait le plus peur c'est de venir.. dans cette chapelle, qui est si longue. Autrement, quand on retourne en cellule, c'est pareil, on a toujours peur de pas pouvoir en ressortir. Je suis content d'avoir participé à cela. »

Georges :

« Je suis venu pour sortir de la cellule, parce que je suis avec un gars,  je ne peux pas communiquer beaucoup avec lui. Et c'est beaucoup plus de la curiosité, pour voir comment ça pouvait se passer une pièce de théâtre. Et puis parce que j'ai beaucoup de trucs intérieurs, j'ai voulu un peu me dégager l'esprit, d'avoir un peu moins de pensées assez dures que j'ai dans ma tête, des problèmes que j'ai encore, tout en étant en prison. Pour essayer d'évacuer un peu tout ça, de pouvoir respirer un peu, me sentir un peu mieux.

« les premiers jours, j'avais peur parce que j'ai jamais participé à un atelier comme cela. Et je pensais même pas que j'irais jusqu'au bout. Et puis petit à petit, les choses sont venues et puis j'ai vu qu'il y avait une bonne ambiance, une bonne entente entre les détenus. Et puis Gérard et Jean-Christophe sont sympa et puis ça m'a plu... Au démarrage, je me disais "mais ils vont nous faire passer pour des fous !". Eh là je vois qu'on arrive à quelque chose pour moi d'à peu près bien. »

Karim :

« Au moment où on a atterri dans cette pièce, on est libre de faire à peu près ce qu'on veut, et quand on est incarcéré c'est un autre monde, qui devient différent, et ça, Gérard et Jean-Christophe nous ont bien fait comprendre, nous ont bien donné l'impression qu'on était libre de faire ce qu'on voulait.  Et ça, c'est un truc fascinant, surtout quand on est incarcéré à Fresnes. La liberté, la joie de rigoler, de dire ce qu'on veut, de pas être bloqué, de pas se dire "il ne faut pas dire ça" ou « il faut rester droit », « retire ta veste » ou « il ne  faut pas fumer ! ». Là, on a eu vraiment dix jours formidables, de liberté je dirais. »

Nous trouvons ces trois témoignages révélateurs, à travers leur diversité, de la forte dynamique du projet telle que les participants l’ont vécue. Grâce à elle, neuf détenus sur dix ont été jusqu’au bout et ont joué le spectacle, alors que la plupart n’y croyaient pas. Dans un milieu cloisonné et souvent intolérant, ils ont réussi à former en quelques jours une troupe de « comédiens d’un jour » solidaire dans le projet. Ils ont mobilisé en eux des ressources qu’ils ne se connaissaient pas toujours : écoute, confiance en eux et dans les autres, diction, patience et ténacité, courage...

Les détenus sont venus d’abord pour sortir de la cellule et par curiosité, parfois par envie d’apprendre à mieux s’exprimer. Sans oublier évidemment que la participation à une telle activité leur permet d’envisager des grâces supplémentaires. Mais très peu s’imaginaient capables de créer un « vrai » spectacle. Et encore moins d’en fournir la matière. Bref, ils étaient partants mais attentistes. Pour que s’enclenche la dynamique de projet, les intervenants artistiques ont dû créer un univers différent de la prison et y emmener les participants dès le premier jour : un cadre d’écoute, de dialogue et de respect entre tous, avec des intervenants ambitieux et confiants, une mise en mouvement et des découvertes renversant d’emblée les préjugés habituels sur le théâtre, un sentiment d’aventure et d’urgence. Si la dynamique prend, les participants s’engagent et se mettent à évoluer.

Le projet ne peut aboutir que si ce premier engagement, timide encore, se renforce tout au long du projet tandis que le travail, l’exigence, la responsabilisation augmenteront progressivement et culmineront au cours du spectacle : pendant une heure, chacun donnera le meilleur de lui-même sur scène.

Pascal "[le théâtre], c'est beaucoup de boulot apparemment."

Karim « C'était quand même dur, comme Gérard nous l'avait dit au départ. On pensait que nous, on allait arriver, on se met sur la scène, tu dis deux trois mots et tu t'arraches. Mais non, c'est pas ça du tout. Tu restes sur la scène, tu recommences, et tu recommences, jusqu'à ce que ce soit parfait. »

Mais les mêmes participants qui expliquent cette « dureté », cette exigence, expriment avec enthousiasme un sentiment de « liberté », témoignant qu’ils se sont pris au jeu, ainsi Kevin en interview d’avant spectacle : « il y a encore du travail mais je m'amuse bien, ça va. J'aime ce que je fais, je trouve ça passionnant. »

Dix jours – douze en comptant le week-end – à surmonter problèmes personnels, difficultés à se concentrer, à apprendre les textes, fatigue et manque de confiance. Pour chacun des participants, la construction du spectacle a été un processus d'érosion progressive du manque de confiance: « Tiens, j'ai réussi ça ! » Ainsi, deux souvenirs d'enfance repris dans le spectacle ont émergé dans des conversations informelles. Les intervenants artistiques ont dû mener un travail d'écoute et de persuasion pour surmonter les réticences : "Pourquoi veux-tu que je raconte ça, ça n'a aucun intérêt !" "A quoi bon, ça n'intéresse personne !"

Cette implication passe par une immersion complète dans l’univers du théâtre comme en témoignait Tino en interview : « Après une journée de répétition... mon dieu, t'en as plein la tête parce que tu n'arrêtes plus de penser au théâtre. Quand tu rentres en cellule, t'as que le théâtre dans la tête, tu repenses toujours au théâtre, tu te dis, "demain, encore une fois faut que je me lève à sept heures, il faut que [j’aille] encore au théâtre, encore une fois y a les répétitions", Tu ne penses même plus à faire ton courrier, tu penses même plus... même à l'extérieur parce que ton esprit, il est constamment pris, il est ici.»      La solidarité du groupe, la force du lien établi avec Gérard Gallego et Jean-Christophe Poisson jouent un rôle essentiel dont chaque participant a témoigné à sa manière, par exemple Jean-Pierre : « des gens se dévouent pour nous, alors qu'ils n'ont rien à faire de nous, surtout des gens de l'autre côté de la prison... Des metteurs en scène  nous ont guidés vraiment pour nous sortir de la boue où on est. » ou encore Tino « ce que vous nous offrez, c'est bien plus important que tu le penses encore. Parce que les gens qui viennent de l'extérieur pour nous (…)Ils voient que nous sommes vraiment humains. Que nous sommes aptes à faire quelque chose. »

Créer et jouer ce spectacle demandait à tous les participants – sauf un – d’acquérir toute une gamme de compétences nouvelles. Nous pouvons donc parler de « formation-action », suivant la terme utilisé dans le secteur de la formation. Mais cette formation-action n’avait pas pour but de former des comédiens au sens plein mais d’apporter aux participants des compétences transférables, des ouvertures et des motivations.

Nous avons vu que créer et présenter un spectacle en dix jours a demandé à la plupart des détenus participants un investissement personnel et impliqué des apprentissages multiples. Aucun suivi particulier après l’action n’a été organisé à la Maison d’arrêt de Fresnes, les témoignages directs des participants en fin de projet restent notre source quasi-unique d’évaluation.

Seuls deux stagiaires voient un intérêt professionnel direct dans ce qu’ils ont appris pendant le stage : un comme comédien, le deuxième comme futur moniteur éducateur d’enfants en difficulté et de personnes handicapées. Les autres ne se contentent pas néanmoins de parler d’un « bon point pour la prison ». Kevin est en attente de départ pour un centre de détention : « si là-bas, il y a une école de théâtre j'irai faire un petit tour » Georges a observé une amélioration inattendue  de ses relations avec les gardiens : « déjà les surveillants qui ont participé... ce n'est plus les mêmes figures qu'on a connues au démarrage, même avec les autres. »  En fin de projet, les participants se montrent enthousiastes de cette expérience. La curiosité du départ a fait place à un sentiment de surprise, de l’enthousiasme pour avoir beaucoup appris, « ce qu'ils nous ont appris en quinze jours, il n'y a rien à dire, c'est le top. » dit Kevin,  et même d’avoir « changé » dans l’atelier. Ils considèrent avoir appris au-delà du domaine du théâtre, on pourrait parler de « compétences transversales ». Tino généralise même, en déclarant : « le théâtre représente beaucoup de choses parce qu'on apprend beaucoup de choses. » et que le théâtre « peut aussi bien changer les gens ».

Pour analyser plus précisément ce processus de changement, nous proposons de distinguer quatre niveaux cognitifs, que nous retrouvons dans toute dynamique d’apprentissage.

Pour nous, une personne apprend en se fondant d’abord sur un sentiment d’identité, une confiance dans ses ressources personnelles, ses possibilités d’agir sur sa vie, de nouer des relations positives avec les autres et d’apprendre. Appelons-le le niveau identité. Au théâtre, il s’agit par exemple de la conviction qu’on arrivera à s’exprimer avec les autres comédiens de manière à toucher le public.

A partir de là, cette personne manifeste des compétences en mobilisant les qualités et aptitudes nécessaires, qui forment le deuxième niveau – le savoir-être dans le vocabulaire de la formation. Ainsi, le comédien doit montrer de l’écoute, du relâchement corporel, de la concentration...

Ces savoir-être permettent à la personne de mettre en œuvre des savoir-faire, c’est-à-dire un niveau de compétence pratique, directement opérationnel, y compris dans le domaine relationnel. Au théâtre, ce sera notamment, mémoriser des textes, faire des remarques et suggestions à partir ce qu’on observe et ce qu’on ressent, bien écouter et poser des questions au metteur en scène, garder l’attention sur son relâchement, sa diction...

Enfin, au quatrième et dernier niveau, les savoir-faire s’appuient sur des connaissances verbales utiles pour accomplir une tâche. Il peut s’agir de principes, de conseils pratiques – « articulez, portez la voix, regardez-vous dans les yeux » – et de connaissances ponctuelles – ainsi connaître son texte par cœur.

Une compétence particulière articule savoir-être, savoir-faire et connaissances. L’attention est souvent focalisée sur ces dernières, par réflexe livresque et scolaire, alors que savoir-faire et savoir-être sont plus fondamentaux et généralement plus difficiles à acquérir. Sans parler de la conscience et de la confiance en soi et dans les autres.

Au « niveau identité », les détenus participants donnent toute une gamme d’indications.

Ils ont clairement vécu une réussite inespérée, en dépassant la peur. Le spectacle et le débat ont été pour eux une expérience de reconnaissance, une valorisation incontestable. Tino souligne que le théâtre peut « faire montrer aux gens que toute personne a des qualités, que toute personne a une valeur. »

Les participants ont fait confiance, ils se sont engagés et ont été récompensés. Tino à nouveau témoigne d’une expérience nouvelle d’engagement et de la responsabilisation : « Quand tu veux faire une pièce et que tu veux réussir pour avoir une bonne image de toi-même, il faut y mettre du tien et c'est à toi-même de penser à ce que tu vas dire, comment que ça va se dérouler parce que ça c'est important pour les gens, aussi bien pour les gens du groupe, aussi bien pour moi-même. C'est une chose que je n'ai jamais faite dans ma vie. »

Certains soulignent un enjeu d’image de soi et de confiance en soi, tel Karim « la pièce ça m'a servi à... pour être le plus sincère à voir si je peux ... me réinsérer, ça c'est le plus important, (… ) ce stage de théâtre m'a donné une nouvelle chance je dirais, de me réinsérer dans la vie civile. »

Au niveau savoir-être, les « comédiens d’un jour » énumèrent une série de progrès.

L’ouverture aux autres « Cela me permet de m'ouvrir un petit peu plus parce que par moment j'ai tendance à être un peu coincé. » (Richard) « Je m’aperçois que je me suis décoincé un peu quand même et je trouve ça formidable. » (Georges)

La découverte des autres « J'ai appris à connaître des copains qui sont de là, d'ailleurs, moi j'arrive de mon île, ça me plaît de découvrir d'autres personnes, d'autres cultures, une autre façon de voir la vie » (Kevin)

L’adaptation aux autres : « [au théâtre] il faut pouvoir s'adapter à toutes les personnes qu'on est amené à rencontrer » (Philippe)

La capacité à travailler en équipe, à s’intégrer « c'est surtout pour ça que j'ai fait cette pièce. C'est pour voir si je pouvais vraiment m'intégrer dans un groupe, si je pouvais participer à quelque chose. » (Karim)

S’exprimer dans le respect « A travers [le théâtre] j'ai appris à m'exprimer dans le respect (…) et ça c’est très fort pour moi » (Kevin)

Le metteur en scène rappellera également lors du débat : "Au début, il y avait beaucoup de pauses, puis il y en a eu de moins en moins : le niveau de concentration était plus élevé »

Au niveau savoir-faire, les indications sont plus ponctuelles.

L’écoute « Gérard a essayé quand même de donner l'ordre pour que, chaque personne quand elle a envie de s'exprimer tous les autres se taisent et on l'écoute, et c'est comme ça qu'on apprend » (Kevin)

L’expression orale « Ca m'aide beaucoup parce qu’il faut s'exprimer, il faut s'exprimer bien, articuler les mots. » (Tino)

En fin de projet, les participants ont pris conscience de l’effort de mémorisation, d’apprentissage théâtral qu’ils ont réalisé. Mais les connaissances, les savoir-faire précis qui leur ont permis de jouer la pièce sont de peu d’importance pour eux. Ce qui compte, ce sont les découvertes, les aptitudes, le plaisir éprouvé et le souvenir qu’ils en garderont : « pour la suite, je ne sais pas. on va dire que ça nous donne un point pour la prison. Ils voient quand même qu'on peut encore vivre quand même à l'extérieur... Qu'on est pas quand même des sauvages, qu'on est pas des bêtes. Et c'est un truc qui va rester gravé je pense jusqu'à la fin de ma vie (…) je pense que même tous les visages je les reverrai et tout. Et peut-être que quand j'aurai des petits coups de cafard, je repenserai à ça et cela m'aidera... à progresser. » Tous disent que ce sera dur, quand le projet s’arrêtera mais aucun ne dramatise : « C'est vrai que le fait d'arrêter, c'est un pas en arrière plutôt qu'un pas en avant. » (Richard). Tous regrettent le manque de perspectives, mais aucun n’en conclut qu’il regrette l’aventure.

Ces différents témoignages de 1998, à côté de multiples autres, nous ont conduit à maintenir notre démarche de projet, en prison comme ailleurs :  permettre aux participants de développer confiance, sentiment de reconnaissance, ainsi que tout un ensemble d’aptitudes fondamentales. Notre expérience montre qu’en maison d’arrêt, deux intervenants artistiques peuvent mener une dizaine de détenus à créer un spectacle sur scène devant un public de l’établissement et des invités extérieurs. Ce projet a pour les participants un impact de dynamisation personnelle et constitue une formation-action à la communication, au travail en équipe. Nous sommes donc convaincus que cette démarche de projet théâtral en environnement carcéral participe sur plusieurs plans aux processus d’éducation non formelle :

1° L’ouverture à d’autres formations ou actions d’éducation non formelle

D’une curiosité individuelle et d’un désir de sortir de la cellule, les participants passent à la découverte du plaisir de la création collective et à l’acceptation du travail, de l’exigence qu’elle requiert. Ils se découvrent donc des capacités d’apprentissage et d’adaptation qu’ils pourront mettre à profit dans d’autres situations. Nous savons que plusieurs participants à notre action de 1999 à Fresnes, au niveau scolaire très bas, ont participé ensuite à un atelier d’écriture.

2° Une formation à la communication interpersonnelle et au travail en équipe.

Ce projet théâtral met en jeu et développe toute une gamme de savoir-être : écoute, concentration, expression orale, capacité d’adaptation… L’effet dépend des personnes, la « transférabilité » dans d’autres situations reste à étudier mais notre expérience est encourageante à cet égard. Ainsi, nos interlocuteurs de Fresnes nous ont appris que pour certains détenus, il y avait eu un avant et un après spectacle en 1997 : un participant dont les relations avec les autres étaient habituellement très conflictuelles avait fait un stage de quatre mois, ce qui aurait été précédemment inconcevable.

3° Un intérêt suscité envers la culture écrite

Les détenus participants sont invités à lire et discuter des textes, à en élaborer à partir de leur parole, à les mémoriser, à discuter ceux des autres, à leur donner sens et à les jouer, ce qui les amène progressivement à surmonter une partie de leurs blocages face à l’écrit.

4° Création d’une dynamique positive à partir d’un groupe hétérogène

Ce type d’action de formation a l’avantage de porter ses fruits individuellement de façon différenciée envers des groupes très hétérogènes, en créant une dynamique collective inattendue pour les participants. C’est un point important en milieu carcéral.  Cette organisation de projet peut également servir à sensibiliser détenus spectateurs, gardiens, intervenants sociaux et autres sur cette démarche.

III – Et après ?

Cette démarche de projet est prometteuse, nous le croyons fermement en tenant compte des limites et incertitudes auquel il est exposé.

1. Durée et rythme : Une création théâtrale en dix jours impulsée par deux intervenants artistiques plutôt qu’une action de rythme hebdomadaire est adaptée à une maison d’arrêt où les détenus restent peu de temps. La contraction du temps densifie l’action, atténue l’effet des interférences extérieures, des pertes d’engagement, augmente l’impact immédiat. En contre-partie, la « surchauffe » menace : au cours de nos quatre projets, un participant a fait défection en fin de projet, remplacé au pied levé par un des intervenants artistiques. De même, l’importance de relais immédiatement après l’action : à quoi cela sert-il d’être « dynamisé » si c’est pour retourner toute la journée dans une cellule de neuf mètres carrés ?

2. La motivation : Comment s’assurer de trouver des détenus « partants » pour une aventure dont le sens leur échappe tout d’abord ? Le directeur de l’ACEMAF nous expliquait le jour du spectacle que 350 à 400 longues peines restaient à Fresnes de 4 mois à un an et demi. On leur proposait régulièrement 3-4 activités mais la majorité ne s’engageait dans aucune. « Souvent, on revoit les mêmes d'une activité à l'autre. Une infime minorité participe. Au début, certains viennent parce que, comme certains l'ont dit, cela les sort de la cellule. Puis ils peuvent être accrochés. Certains refusent de "travailler" dans une activité, de ne pas être simplement spectateurs. Alors, ils n'y restent pas. C'est pourquoi nous proposons ponctuellement des spectacles, des concerts. Cela peut conduire à participer ensuite à des activités plus élaborées, plus ambitieuses… L'activité théâtre est l'activité la plus difficile, celle qui donne le plus de difficultés à mettre en place. Car c'est une activité libre. » Que des détenus viennent surtout pour obtenir des avantages (allocation, perspective de liberté conditionnelle, de remise de peine…) et cherchent à faire de la présence ne serait pas mieux.

3. Reconnaissance de l’action : A nos yeux, seul un partenariat solide peut donner tout son sens à ce type d’action. Partenariat social et éducatif pour la sensibilisation préalable, l’accompagnement et le suivi des participants. Partenariat avec l’administration pénitentiaire pour qu’elle joue le jeu, et d’abord les gardiens, dont l’immersion dans l’activité a généralement fait évoluer favorablement l’attitude. Le problème est que pour l’administration pénitentiaire, un « prestataire théâtre » n’est pas un véritable organisme de formation, ni un interlocuteur à sa hauteur. Notre expérience à Fresnes témoigne de la fragilité de notre action, reposant sur de bonnes volontés individuelles : en 1999, le responsable des activités au ministère de la justice assistait à notre spectacle et nous félicitait. Notre interlocuteur changeait de fonctions. En 2000, nos conditions d’interventions se dégradaient, en 2001 nous n’étions plus sollicités pour intervenir.

4. Partenariats : En milieu carcéral comme ailleurs, notre démarche réunit l’artistique, le social et le pédagogique. Nous nous heurtons aux cloisonnements entre « la détention », les services ou organismes organisateurs d’activités ou de formations, les intervenants sociaux, et les intervenants artistiques. Les moyens financiers nécessaires sont difficiles à réunir : les financements sociaux sont faibles et en région parisienne les financements culturels en insertion ne semblent accessibles qu’à quelques heureux élus bien en cour. Notre association a entrepris de collecter la mémoire des projets en vidéo et par écrit, y compris en prison, malgré les réticences. A vrai dire, en sept ans d’expérience, nous n’avons pas encore rencontré d’interlocuteur pour construire en partenariat des dispositifs de formation adaptés, pour valoriser la mémoire des projets ou pour mener des actions de sensibilisation et de diffusion.

Dix ans d’expérience nous ont convaincus que développer des projets artistiques et « éducatifs » en prison et en insertion demande d’abord de sensibiliser et de former les acteurs concernés, qui appartiennent aux mondes pénitentiaire, éducatif, social et culturel, qu’il s’agisse de professionnels au contact des publics mais aussi de responsables. Nous avons déjà expérimenté avec succès des sensibilisations théâtrales d’une journée à destination de professionnels de l’insertion. En milieu carcéral, la même démarche envers des surveillants, des intervenants sociaux, des administratifs et des responsables ferait tomber bien des barrières. Pour chacun et pas seulement les détenus, le changement passe par le vécu, la prise de conscience, la confiance en soi et dans les autres, le savoir-être, avant même le savoir-faire et les connaissances.

Une telle ouverture ne se produira pas spontanément. Mais une évolution de l’opinion des professionnels et de l’opinion publique pourrait l’encourager. Notre association est convaincue qu’aujourd’hui cela passe par la valorisation vivante des créations des « comédiens d’un jour » et de leurs témoignages, sur internet et autres médias. L’association y contribuera pour que s’ouvre davantage le débat et la réflexion à partir d’une réalité méconnue : des détenus étrangers au monde du théâtre peuvent se muer en comédiens d’un jour, et manifester de façon éclatante qu’ils sont prêts à s’ouvrir à des univers nouveaux pour eux, en se donnant la chance d’apprendre et d’évoluer. Ils méritent d’être regardés et écoutés, nous espérons y avoir incité dans le présent article.

Ils nous montrent que se sentir non seulement un détenu, mais reconnu, apprécié comme une personne qui a quelque chose à donner aux autres peut être une expérience fondatrice. La reconnaissance est un moteur de confiance, de curiosité, d’envie d’avancer. Sans elles, comment trouver la force de s’ouvrir, de persévérer, de surmonter les difficultés pour apprendre et se former en prison ? Comment parvenir à se servir de l’enfermement comme d’un temps de construction de sa liberté ?

© Gérard Gallego et Jérôme Spick, Paris, novembre 2005

Jérôme Spick spickj@noos.fr

Gérard Gallego metteur en scène et formateur en théâtre gerardgallego@wanadoo.fr

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