Spectateurs de théâtre en prison

J'ai toujours été impressionné par les lieux pleins de silence. Cela me renvoie à une certaine dualité comme la gesticulation des stades et le  recueillement des églises...l'idée de la méditation, du deuil.

Certains lieux produisent, de fait, cette impression, consciemment ou inconsciemment aux personnes qui s'y trouvent. Sans se concerter, ils deviennent ensemble mutiques : un commissariat de police, une salle d'attente, un tribunal, un cimetière, les sas d'accueil d'une prison, par exemple.

Juste avant d'entrer dans le lieu de la représentation, nous voilà parqués dans ces quelques mètres carrés, où passent obligatoirement, les avocats, les surveillants ou ici : les anonymes venus assister à un spectacle de théâtre en prison.

Il s'agit d'une petite antichambre où le mot "attente" est une sensation palpable. A Melun ou à Fresnes, nous sommes loin de l'accueil de la Cartoucherie ou d'autres théâtres parisiens, pourtant la fonction du lieu est la même : réunir.

En prison, on sent en nous le Gulliver écrasant qui regarde ses congénères lilliputiens à la loupe tellement l'espace ici est synonyme de l'infiniment petit...Les gens sont, à l'heure prévue, filtrés, déversés dans le gymnase théâtre comme éjaculés par un homme tout puissant. Celui qui a la clef.

Mais revenons au "sas". Endroit où du fait de la promiscuité et de l'entassement humain, la moindre parole est entendue en écho par tous. Sonnant immédiatement creux dans la gorge de l'auteur. Décourageant immédiatement toute velléité verbale : on ne parle pas en prison, c'est une règle d'or de l'administration. Ici, il faut renoncer à son envie de bavardage, même insignifiant, pour satisfaire un besoin pressant de déglutition sèche.

Comme une honte viscérale, malgré les sourires de contenance et les faux-semblants de décontraction, le malaise silencieux se répand contagieusement. C'est à la qualité du silence que la messe est plus ou moins solennelle. On le savait. La culture de l'administration pénitentiaire est sourde, on le savait moins.

Attendre, dans une précarité dépouillée de tout artifice, tous serrés dans une promiscuité devenue ici rassurante, pour pénétrer dans la "salle gymnase théâtre". Ouvreurs-gardiens, comédiens-détenus, spectateurs-sociologues : tous coupables ici.

On regarde tous la trotteuse, les secondes sont plus longues en prison.

Tu ignores la nature de ton intuition et pourtant tu ressens que l'union fait la force, qu'il est inutile de jouer des coudes, que personne ici ne veut passer le premier...Tout le monde rentrera.

Et tu te demandes subitement dans quel monde on vit, et combien de gens parmi tous ces gens qui sont là, à côté, dans la cour de promenade ont mérité ce traitement. Et qu'ont-ils bien pu faire ? Est-ce que ce sont des tueurs, des brûleurs de voitures, des violeurs de règle en tous genres, des insulteurs de la gendarmerie nationale, des dealers de cocaïne, des gosses voleurs d'auto radio ?

J'en suis certain, le moment le plus fort se situe là, juste avant le spectacle, afin de conditionner, chez chacun des spectateurs, un sens aigu de la curiosité, de l'écoute. Lorsqu'une quinzaine de spectateurs, éthologues d'un jour, sont stockés dans cet espace quelques minutes, ils entendent, inquiets et circonspects, à quelques mètres de là, les voix, les interjections des détenus en promenade, comme on entend rassuré, les cris de joie des enfants en cour de récréation.

Pourtant, le mouvement est partout surveillé, mesuré, chronométré ou quadrillé. Ici, un mur est plus un mur qu'ailleurs, il intercepte toutes perspectives. Alors, on pense... et c'est le ventre qui parle.

Ce n'est pas un théâtre, c'est une prison. Ce ne sont pas des fauteuils en velours rouge, ce sont des chaises de cantine. Ce n'est pas de la lumière, c'est de l'ombre. Ce ne sont pas des acteurs fiers de leur technique, ce sont des personnes qui tentent de reprendre contact avec eux-mêmes, avec nous autres. Ici, nul ne peut y échapper. Il ne peut y avoir de demi-mesure dans ce lieu. Ce n'est pas le théâtre, c'est plus grand. Bref, tu oublies ton mal de dents et tu regardes tes chaussures.

La singularité du spectateur de prison, c'est qu'il réunit deux conditions antinomiques : il est curieux de tout, il a peur de tout.

Parce que celui qui découvre la prison est comme un enfant affolé qui découvre le bruit d'une arme à feu. Comme devant les signes d'une nature explosive : être au bord de l'Etna par exemple, t'as envie de voir mais tu as peur que ça te pète à la gueule. Tu penses au voyageur paniqué à l'idée de prendre l'avion, son billet dans la main et un regard de condamné. Il sait que cela va commencer, il sait que cela va finir. Une piqûre.Ca te renvoie direct à la mystique.

Cette situation de malaise permanent qu'offre le monde carcéral est dans le fond très pédagogique. Entrer en prison pour un homme sans casier est aussi un acte prémédité. Il me renvoie pourtant immédiatement à l'abstraction : reconsidérer de manière isolée un bruit, un mouvement, une vision pour faire jaillir, à la conscience, des perceptions jusque-là inconnues.

J'y vois vite du grotesque comme quand, petit scientifique, tu regardais, tête baissée, à la loupe, une fourmi se consumer sous tes regards éclairés : tu te disais "c'est con, la pauvre".

Grâce à notre innocence commune, la société a organisé avec une efficacité incontestable, la marginalisation finale d'une partie de la population carcérale qui sera pourtant amenée, de nouveau, à vivre en société.

On peut comprendre et accepter l'idée de la prison, pour certains. Pour d'autres....

Tant que cela reste une idée, tout va bien, on a d'autres préoccupations : quoi manger ce soir ? Quoi faire demain ? On ne la supporte pas pour nous car l'inquiétude nous gagnerait vite.

J'ai lu quelque part que s'il est imbécile de vouloir changer le monde, il est criminel de ne pas vouloir être imbécile parfois.

On visite bien Matignon, l'Elysée. On visite bien les châteaux de la Loire, les musées, les égouts de Paris. On visite bien les zoos... Ils ne sont certes pas des espaces de droits des animaux sous prétexte qu'ils sont visités. On a déjà vu la société modifier le fonctionnement de certains jugés cruels.

Et pourquoi on ne ferait pas des journées portes ouvertes, au moins une fois dans l'année dans nos centrales, maisons d'arrêts, etc. Histoire d'un peu de transparence. On y verrait de nos yeux le fonctionnement de l'espace, à défaut d'y comprendre les relations entre les gens. Certains pourraient y sentir l'atmosphère nauséabonde et électrique.

Mais pourquoi voir ce que l'on imagine déjà ?

Après tout, tant que cela ne nous pète pas à la gueule... Tant qu'on croit qu'un gosse, voleur d'auto radio, reste, après quelques années de prison, un gosse voleur d'auto radio.

© Gérard Gallego, mars 2000

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