Ils sont, je les suis

Le 19 juillet. Assise dans un fauteuil du théâtre Daniel Sorano à Vincennes, je contemple la scène vide, seulement peuplée de cubes argentés. Ces cubes deviendront des sièges pour les comédiens du spectacle « Ils pensent, je suis. » écrit par Gérard Gallego et la troupe de comédiens qui le représentent depuis maintenant trois ans. Les cubes dissimulent sur leur face cachée un immense MANIFESTEZ-VOUS argenté, écrit avec des rubans de scotch. Ce panneau devenu un élément de décor nécessaire est comme un extrait d’écriture de la pièce, dont les témoignages de chacun ont amené à sa construction progressive. Les répétitions, les nombreuses représentations ainsi que les départs de certains comédiens en ont fait un objet polymorphe, adapté à chaque mouvement de la troupe qui a fait exister ce spectacle par leur vie commune et par leur histoire. Le titre du spectacle résume à lui seul le pourquoi de leur présence, si profonde et si claire, sur scène. Les pronoms « ils » et « je » ne se confrontent pas, ils se complètent. C’est le « ils » du public, son activité affective et mentale qui fait écho à l’action, au fait d’être des comédiens sur le plateau. Ou bien peut-être est-ce le « ils » du groupe social que l’on désigne ordinairement par « personnes valides », groupe qui projette, qui se projette au travers des « personnes en situation de handicap ». « Ils », les valides, ceux qui voient ce que ces personnes « ont » comme maladie ou ce qu’elles « n’ont plus » en capacités ou « n’ont pas » en termes d’indépendance, mais des valides qui ne pensent pas à ce qu’ils sont. Pourtant, le « je » ne se rapporte pas seulement à eux, aux spectateurs mais parallèlement à ceux sur lesquels « ils pensent ». Peut-être encore que « ils pensent, je suis » n’est qu’une seule et même pensée, un accord qui vient des spectateurs, qu’ils soient valides ou handicapés, en voyant les comédiens vivre et explorer ce que c’est d’être, et que leurs actions sur le théâtre amènent le public à se sentir vivant.

C’est bientôt l’heure de l’échauffement des comédiens. Il est 15h30, le spectacle commence dans trente minutes. Je vois de l’agitation en coulisses. Abou glisse une main sur un des pendrillons côté jardin, se glisse légèrement par la découverte, laisse couler un regard périphérique sur la salle, me voit, sourit de toutes ses dents du bonheur et me fait un grand signe de la main en riant. Puis il s’éclipse à nouveau, comme un jeu de cache-cache. J’entends la rumeur des préparatifs dans les loges depuis la salle. Espace tout en long parallèle au rideau de fond de scène, les loges sont si étroites malgré leur longueur qu’il est difficile de réussir à se caser, sans compter les affaires, les costumes, le maquillage, un ventilateur à l’entrée pour soulager un tantinet de la chaleur écrasante qui règne dans tout le bâtiment. Puis la voix de Sylvie, qui incarne la « seconde retardataire » du début du spectacle, presse tout le monde à se rassembler pour la « chauffe » vocale et corporelle, une belle préparation pour l’esprit et le corps avant d’ouvrir le spectacle (et de s’ouvrir) au public.

En petits groupes de deux ou trois, les personnes entrent sur le plateau et les souvenirs d’hier et d’aujourd’hui affluent à ma mémoire : la toute première rencontre avec la troupe est comme le lent émerveillement face à un tableau immense et bariolé. J’embrasse pêle-mêle Élise et Chloé, comédiennes accompagnatrices, Sylvie comédienne mais surtout spectatrice complice de la pièce, dont je découvre le rôle lors de la première, Nicolas également accompagnant qui forme un merveilleux duo avec Arnaud, mais aussi un trio éclatant avec Hugo et Arslan... Nicolas qui s’adapte à tous les flux du spectacle : à l’étrangeté d’un « moment de solitude » raconté par Arnaud, ce dernier fasciné par un mariage au seuil de son appartement, son chez-lui d’où il voudrait plonger pour aller retrouver la fête en bas, Nicolas qui s’intègre pleinement à l’atmosphère détonante et hilarante d’une manifestation pour « dormir plus souvent à la belle étoile » et pour « tomber amoureux tous les jours », à un cri d’Hugo qui se déclare « libre et vivant ». Puis j’embrasse tour à tour Abou, capverdien au teint de chocolat chaud, où les voyelles évincent toute consonne qui s’aventurerait dans sa bouche, et qui d’emblée ouvre le bal en me tendant la main puis en la retirant, secoué de rires, au moment où je lui tends la mienne, espièglerie qui scelle la complicité entre nous. Puis je claque la bise à Arslan, le tonnerre en vadrouille dans une voix de rocaille, un petit guerrier avide d’embrassades échevelées, à Stéphane, que je prends pour un acteur nô, aux yeux magnétiques, un sourire aérien sous des cheveux de jais. Croiser les regards gourmands, éclatants de joie de Hugo, tout en tendresse et câlins, de Bruno, « gentleman penseur », dont la prestance laisse deviner une analyse aiguë des choses. A cette analyse répond celle d’Isabelle, présence stupéfiante de charme et de réflexion, le calme et l’enthousiasme entremêlés, qui se bousculent à même son visage rêveur, le regard brillant mais toujours échappé. Ce calme s’harmonise admirablement à la tempête d’affection, la frénésie de tendresse d’Elizabeth, femme grande à l’allure classique, mais au cœur-pétard, les pieds secoués par la danse et les bras comme de grandes lettres qui se forment et se déforment pour frapper les yeux des spectateurs. Les larmes comme le bonheur se jettent en fulgurance à travers elle, on danse à en perdre haleine, on dit « non » à se démantibuler le cou, mais quand l’amoureux d’Elizabeth surgit dans sa bouche, la douche de lumière sur elle au bord du plateau, rayonnante devant une assistance que sa seule présence subjugue, c’est un univers évadé sur la scène qui se dégage de sa seule immobilité… Christelle, sur le côté de la scène, presque en retrait pendant que tous les autres, assis sur le MANIFESTEZ-VOUS écoutent pendus à ses lèvres, Christelle interroge avec espièglerie et bienveillance Elizabeth, qui confronte le public à toute sa hauteur, une statue frémissante depuis les cheveux châtains tombés malicieusement sur ses yeux, jusqu’à ses pieds toujours avides de musique : « Vous vous êtes rencontrés comment ? » : sa grande stature s’incline un peu, les genoux qui vrillent... « Ah, en dansant ! ». Grand signe de tête radieux. « Et ça fait longtemps que vous vous connaissez ? ». Les deux mains se lèvent devant le visage, comme expulsées d’un corps étrangement calme après la scène de musique langoureuse du début, trois doigts s’écartent du reste de chaque main, comme des contorsionnistes sur une plate-forme de chair, une double marionnette qui focalise intégralement le public, deux petits bonhommes à trois jambes dont la peau diaphane éclate sous les rayons de lumière artificielle pour reformer la réalité : « Six ans ! C’est le grand amour alors ! » Nouveau signe de tête et le sourire d’Elizabeth, tiraillé entre le rire et l’émotion. Puis cette belle statue vivante, animée comme jamais pivote et revient magistralement s’asseoir sur un cube (ce qui ne la rend pas moins grande !), les mains frénétiques toujours empreintes du chiffre amoureux, six...

Toutes ces têtes deviennent des balles légères et inévitables qui se croisent sur le terrain de mon esprit. C’est Isabelle qui pose les questions les plus aiguës, les plus dérangeantes parce que les plus touchantes. C’est elle aussi qui prend un morceau des paroles de Florence, qui n’est pas là sur la scène, qui ne le sera plus mais que chaque mot anciennement destiné à sa bouche ressuscite. C’est Isabelle maintenant, avec d’autres comédiens de la troupe, qui porte dans sa voix le point de fuite de Florence au sein d’un tableau vivant. Elle peut affirmer qu’on est fou d’elle parce qu’elle a vu, ou senti, en prenant la main ou le poignet d’un spectateur, « le petit pouls soulevé dans la poignée ». Alors qu’elle questionne jusqu’à l’os les personnes présentes, sur leur lieu de vie, sur ce qu’ils aiment, sur le pourquoi de leur venue au spectacle, elle consent également à confesser qu’elle est « une fille trop facile à vivre », elle parle avec le visage rayonnant de son plaisir de contempler les étoiles dans son duvet la nuit sur l’herbe. C’est elle qui accueille les spectateurs, les joues rosies par la lumière et les grands battements de cœur : « Vous avez… de la chance d’être ici, nous sommes… ravis que vous soyez assis… ici. » Les mots sont hachés mais appuyés, d’autant plus forts. Elle a un sourire enfoui, lové entre deux pommettes de nouveau-né, très rondes et saillantes mais dont les sommets charnus dévoilent un rayon de soleil en croissant de lune timide.

Le sourire constitue d’ailleurs le « nerf » du spectacle, il se faufile entre chaque spectateur, à chaque nouvelle scène, vraie transition entre les moments ou dialogues précédents venus toucher du sourire les scènes qui suivent. Depuis la « banane », « la pêche » d’Abou ou plutôt le sourire de son corps, dansant, saccadé et souple, s’extériorisant de sa propre gaine, jusqu’au sourire final dessiné par tous les acteurs debout face à l’assistance, il n’y a pas un seul moment délesté de bonheur. Que ce soit Arslan et Christelle, en pleine remontrance du premier retardataire (une personne complice du spectacle), ou Arnaud devenu le guide protecteur de la seconde retardataire (Sylvie comédienne professionnelle intégrée à l’équipe des artistes), et tellement protecteur qu’il l’emmène sur scène pour lui dénicher une place vraiment confortable, le soupçon de malaise laisse presque immédiatement la place à une affection poignante. Arslan, au visage farouche, enguirlande la spectatrice traînée dans le fauteuil des « laissés-pour-compte », fauteuil enturbanné d’une bande de plastique rouge et blanche symbolique des endroits en travaux. Mais une fois l’orage passé, c’est en la serrant dans ses bras qu’il la rassure, à grands coups de « ça va aller », « t’es bien, là », « ça va s’arranger », les deux mains sur les épaules, front contre front pour bien faire passer le message.

C’est avec un visage vêtu de son plus beau sourire qu’Arnaud accompagne sa retardataire sur scène et la met à l’aise par des commentaires aussi simples qu’adorables : « On est bien, là ? On est très bien, là en fait. On est vraiment comme chez nous, ici. » Même l’histoire racontée d’un épisode de la vie d’Abou, qui évoque en quelques phrases la première fois où des mots se sont échappés de lui devant un de ses amis, force la joie des gens présents derrière les larmes : « Mais tu parles ?! -Oui, je parle. C’était la première fois que je parlais. » Sa diction évanescente ponctuée de mains vibrantes comme des papillons, la patate chaude de sa bouche qui se repose toujours sur un sourire, fait écho à la « traduction » en direct d’Élise, dont la voix claire et le corps doucement teinté d’une douche de lumière distillent ce qui est beau et ce qui est dur dans cet aparté avec l’assistance.

En réalité, la fuite des actions qui se succèdent les unes aux autres sur le plateau possèdent tout une logique bien à elles, et se lient de façon plus organique que ce que le déroulé du spectacle laisse entendre au public. Et c’est ce qui crée également un liant incomparable entre les comédiens eux-mêmes, ce qui les noue ensemble par le regard du public.

© Rosalie Boistier, 2014

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